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Meubles en mycélium : ce que mesurent vraiment les études

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Les composites de mycélium sont des matériaux légers et isolants, pas des matériaux de structure. Les valeurs publiées le montrent sans ambiguïté : une rigidité en compression de l’ordre du mégapascal, une densité proche de celle d’un isolant, et une absorption d’eau qui atteint un quart à un tiers de la masse après vingt-quatre heures d’immersion. Ces chiffres décrivent un excellent panneau isolant ou un bon élément acoustique. Ils décrivent mal un piètement de table.

Cette distinction change la manière de lire les annonces sur le sujet. Le mycélium n’est ni une révolution imminente du mobilier, ni un gadget de laboratoire. C’est un matériau dont on connaît maintenant les propriétés avec précision, et qui trouve sa place dans les usages où la légèreté, l’isolation et la compostabilité comptent plus que la résistance mécanique.

Ce qu’est un composite de mycélium

Le mycélium est la partie végétative d’un champignon : un réseau de filaments microscopiques appelés hyphes, qui colonise un substrat pour en digérer la matière organique. La partie que l’on ramasse en forêt n’est que l’organe reproducteur.

Le matériau exploité en design n’est presque jamais du mycélium pur. C’est un composite : des fibres végétales, généralement des résidus agricoles, sont inoculées avec un champignon dont les hyphes croissent entre les fibres et les lient en un réseau tridimensionnel. Le mycélium joue le rôle du liant, comme la résine dans un composite classique, et les fibres celui du renfort.

Une étape est décisive et souvent passée sous silence : à la fin de la croissance, le matériau est tué par la chaleur. Sans ce traitement thermique, le champignon continuerait à se développer, à consommer le substrat et, dans de bonnes conditions d’humidité, à fructifier. Un meuble en mycélium correctement fabriqué est un matériau inerte, pas un organisme vivant en sursis.

Cette architecture explique pourquoi les propriétés varient autant d’un échantillon à l’autre. Changer l’espèce de champignon, la fibre, sa granulométrie ou la durée de croissance donne des matériaux aux comportements très différents, ce qui rend les comparaisons hasardeuses tant que le protocole n’est pas précisé.

Les valeurs mesurées, et ce qu’elles racontent

Une étude publiée dans PLOS ONE en 2019 a caractérisé des composites obtenus avec le champignon Trametes versicolor et cinq fibres différentes (chanvre, lin, déchets de lin, résineux, paille), selon un protocole entièrement divulgué. Elle reste une des références les plus complètes sur le sujet parce qu’elle publie densité, rigidité, conductivité thermique et absorption d’eau sur un même jeu d’échantillons.

Sur la rigidité en compression, les résultats se situent dans une plage étroite et basse. Parmi les fibres en vrac, le chanvre atteint la valeur la plus élevée à 0,51 MPa, suivi par les déchets de lin à 0,31 MPa, les échantillons de bois fermant la marche à 0,14 MPa. Le broyage des fibres améliore nettement le résultat : le chanvre broyé monte à 0,77 MPa et le lin broyé à 1,18 MPa.

Pour situer ces valeurs, un panneau de particules courant destiné à l’ameublement se compte en dizaines de mégapascals sur ses caractéristiques de flexion. L’écart n’est pas de quelques pour cent, il est d’un ordre de grandeur. Aucun ajustement de recette ne comblera cette différence : les composites de mycélium appartiennent à une autre famille mécanique, celle des mousses et des isolants.

Les auteurs relèvent un point contre-intuitif et utile : la performance mécanique dépend davantage du traitement de la fibre, de sa taille et de son conditionnement que de sa composition chimique. Autrement dit, la façon dont la matière est préparée compte plus que la matière elle-même.

Sur l’isolation, le tableau s’inverse complètement. Les composites au chanvre présentent la conductivité thermique la plus basse, mesurée à 0,0404 W/(m·K). Les auteurs situent les valeurs obtenues pour le chanvre et la paille dans la même plage que des isolants conventionnels comme la laine de roche, la laine de verre, la laine de mouton et le liège. C’est une performance réelle, obtenue avec des déchets agricoles et un champignon. Les échantillons au lin affichent une conductivité un peu plus élevée, que les auteurs attribuent à leur densité plus forte, de 134,71 kg/m³.

Cette densité mérite qu’on s’y arrête. Un matériau à 135 kg/m³ est environ cinq fois plus léger qu’un panneau de particules. C’est un avantage pour un panneau acoustique suspendu ou un élément de cloison, et c’est précisément ce qui interdit d’en faire un plateau de table.

L’eau, contrainte principale

C’est le point qui détermine les usages possibles, et les valeurs publiées sont sans appel.

Sur le coefficient d’absorption, le chanvre broyé se comporte le mieux avec 0,0073 mm/s^½, devant le lin broyé à 0,0113 et la paille à 0,0147. Les auteurs jugent cette absorption faible par rapport aux travaux antérieurs, et l’attribuent à leur méthode de fabrication en deux phases ainsi qu’à la nature hydrophobe du mycélium.

Le résultat après immersion prolongée reste néanmoins massif. Après vingt-quatre heures, les composites au lin avaient absorbé 30,28 % d’eau, ceux au chanvre 24,45 % et ceux à la paille 26,78 %. Les échantillons n’avaient pas atteint un état stable au terme du test.

Un matériau qui prend un quart de sa masse en eau ne peut pas servir en extérieur, ni en salle de bain, ni dans une buanderie, ni sous une plante arrosée. Un traitement de surface repousse le problème sans le supprimer, et il entre souvent en conflit avec l’argument de compostabilité qui justifie le choix du matériau. C’est un arbitrage à assumer, pas un détail technique.

Le même raisonnement s’applique aux matériaux d’ameublement en général : la sensibilité à l’humidité gouverne les usages davantage que la résistance annoncée, comme le montre la comparaison des comportements décrite dans notre guide des essences de bois et de leurs propriétés.

Comment le matériau est réellement fabriqué

Le procédé décrit dans l’étude PLOS ONE donne une idée concrète des contraintes industrielles, et il explique pourquoi ces objets restent chers.

La fibre est d’abord préparée selon son conditionnement : en vrac, broyée, en étoupe, en poussière ou pré-comprimée. C’est ce paramètre, davantage que l’espèce végétale, qui déterminera la rigidité finale.

Le substrat est ensuite stérilisé à l’autoclave, dans le protocole retenu vingt minutes à 121 °C, puis laissé refroidir vingt-quatre heures. Cette étape est incontournable : sans elle, des moisissures concurrentes colonisent le substrat avant le champignon choisi et le lot est perdu. C’est aussi le principal poste énergétique du procédé.

L’inoculation se fait sous flux laminaire, donc dans un environnement filtré comparable à celui d’un laboratoire de microbiologie. Le mélange est mis en moule, ici des tubes PVC démontables donnant des éprouvettes de 75 mm de diamètre pour 37,5 mm de hauteur, dans un rapport diamètre sur hauteur de 2:1 imposé par la méthode d’essai en compression.

La croissance demande du temps. Les échantillons de l’étude sont pleinement colonisés après seize jours, et la phase suivante après démoulage dure encore huit jours à 28 °C dans une boîte stérile à filtres. Ce protocole en deux phases n’est pas un détail : les auteurs attribuent explicitement leur faible absorption d’eau, comparée aux travaux antérieurs, à cette méthode et à la croissance d’une couche extérieure de mycélium plus dense et hydrophobe.

Vient enfin le séchage en étuve, qui tue le champignon et évapore l’eau résiduelle. Les auteurs mesurent au passage un retrait entre l’état humide et l’état sec, paramètre que tout concepteur doit anticiper puisque la pièce ne sort pas du moule aux cotes du moule.

Trois à quatre semaines de culture en conditions stériles pour une pièce de la taille d’un tabouret : c’est la vraie raison du prix, et elle ne disparaîtra pas avec le volume de production, contrairement à ce qu’on lit souvent. Le procédé se rapproche davantage de la culture de champignons comestibles que de l’usinage du bois, avec les mêmes contraintes sanitaires.

La recherche suisse : l’Empa et le mycélium vivant

Les travaux les plus intéressants menés en Suisse prennent une direction différente, et il vaut la peine de ne pas les confondre avec les composites décrits plus haut.

En mai 2025, l’Empa, les Laboratoires fédéraux d’essai des matériaux et de recherche, a présenté un matériau vivant développé à partir de champignons. L’équipe du laboratoire Cellulose and Wood Materials est partie d’un constat : transformer chimiquement un matériau naturel le rend plus performant mais lui fait perdre sa biodégradabilité, et ce compromis bloque le domaine depuis longtemps.

Leur approche contourne l’arbitrage en utilisant le mycélium entier plutôt qu’en le purifiant. En croissant, le champignon produit non seulement ses hyphes, mais aussi une matrice extracellulaire, un réseau de macromolécules fibreuses, de protéines et d’autres substances sécrétées par les cellules vivantes. Les chercheurs conservent cet ensemble au lieu de l’éliminer.

Ils ont utilisé le mycélium du schizophylle commun, un champignon comestible répandu qui pousse sur le bois mort, et sélectionné dans sa diversité génétique une souche produisant en quantité deux molécules précises. Le schizophyllane est un polysaccharide en nanofibre, épais de moins d’un nanomètre mais plus de mille fois plus long. L’hydrophobine est une protéine qui se comporte comme un savon et s’accumule aux interfaces entre liquides polaires et apolaires.

Le résultat, publié dans la revue Advanced Materials, est un film mince presque transparent, résistant à la déchirure, obtenu avec un minimum d’étapes de transformation et sans produit chimique, au point d’être comestible. Les deux applications démontrées en laboratoire sont un film de type plastique et une émulsion, les fibres de schizophyllane et les hydrophobines agissant comme émulsifiants.

Ces travaux portent sur un bioplastique et des émulsions, pas sur du mobilier. Les citer comme preuve que le mycélium va remplacer le bois serait un contresens. Leur intérêt réel est ailleurs : ils montrent qu’il existe une voie pour améliorer les propriétés d’un matériau fongique sans sacrifier sa biodégradabilité, ce qui est exactement le verrou qui limite aujourd’hui les composites de mobilier.

Les usages où le mycélium fonctionne

En croisant les valeurs mesurées avec les contraintes réelles d’un intérieur, quatre familles d’usage tiennent debout.

Les panneaux acoustiques sont le cas le plus solide. La structure poreuse et la faible densité du composite conviennent à l’absorption des fréquences moyennes et hautes, un panneau mural ne subit aucune charge, et il reste au sec. Les principes de traitement d’une pièce sont détaillés dans notre article sur le mobilier acoustique pour réduire le bruit à la maison.

L’isolation thermique découle directement des 0,0404 W/(m·K) mesurés sur le chanvre. C’est l’application où le matériau rivalise avec les produits conventionnels sur leur propre terrain, à condition d’être protégé de l’humidité par la conception de la paroi.

Les luminaires exploitent la légèreté et la translucidité possible des parois minces, sans contrainte mécanique. La chaleur d’une source LED moderne reste compatible avec le matériau, ce qui n’aurait pas été le cas d’une lampe à incandescence. Le sujet rejoint les questions de fabrication traitées dans nos luminaires imprimés en 3D.

L’emballage et les objets non porteurs restent le débouché industriel principal, loin devant le mobilier. C’est aussi celui où la compostabilité a le plus de valeur, puisque l’objet a une durée de vie courte par nature.

À l’inverse, trois usages sont à écarter. Une assise supportant le poids d’un adulte sur une petite surface dépasse ce que ces composites encaissent durablement. Un plateau de table subit de la flexion, précisément le mode de sollicitation où un matériau de faible densité est le plus faible. Toute utilisation en extérieur ou en pièce humide se heurte aux valeurs d’absorption citées plus haut.

Quand une pièce de mobilier en mycélium existe malgré tout, elle comporte presque toujours une âme porteuse en bois ou en métal, le composite servant de remplissage ou de peau. C’est une solution honnête sur le plan technique, mais elle complique la fin de vie, puisque le produit n’est plus compostable en un seul flux. Cet arbitrage entre performance et simplicité de démontage rejoint la logique décrite dans nos meubles low-tech.

Le cadre suisse applicable

Un meuble en mycélium vendu en Suisse ne bénéficie d’aucun régime dérogatoire au motif qu’il serait expérimental. La loi fédérale sur la sécurité des produits s’applique à tout bien meuble prêt à l’emploi mis sur le marché à des fins commerciales, et son article 3 exige un risque nul ou minime dans des conditions d’utilisation normales ou raisonnablement prévisibles.

Deux conséquences concrètes en découlent pour ce matériau précis.

L’article 5 alinéa 4 prévoit que lorsqu’aucune exigence essentielle n’a été fixée, celui qui met le produit sur le marché doit pouvoir prouver qu’il a été fabriqué conformément à l’état des connaissances et de la technique. Pour un matériau récent dépourvu de norme d’ameublement dédiée, cette clause remplace la présomption de conformité dont bénéficie un meuble en bois essayé selon une norme européenne. La charge de la démonstration pèse donc plus lourdement sur le fabricant, ce qui rend légitime de lui demander ses essais.

L’article 3 alinéa 3 lettre a impose par ailleurs de tenir compte de la durée d’utilisation indiquée ou prévisible du produit. Pour un composite biodégradable, cette notion prend un sens particulier : un matériau conçu pour se dégrader doit rester sûr pendant la durée annoncée, et cette durée doit être communiquée.

Sur le terrain, c’est le Bureau de prévention des accidents qui exerce la surveillance du marché sur mandat du SECO pour les produits sans réglementation sectorielle propre, catégorie dont relèvent les meubles. Le contrôle se fait par sondages, après mise en vente. Un objet disponible en boutique n’a donc pas été validé au préalable par une autorité, ce qui renvoie l’acheteur à ses propres questions.

Un dernier point concerne le contact alimentaire. Un plateau ou un dessous de plat en composite fongique destiné à toucher des aliments relève de la réglementation sur les objets usuels, distincte de la sécurité générale des produits. En l’absence d’indication explicite du fabricant sur cette conformité, mieux vaut réserver ces objets à un usage décoratif.

Fin de vie et bilan environnemental

La compostabilité est l’argument le plus fort du matériau, et c’est aussi celui qui se perd le plus facilement.

Un composite de mycélium non traité et non associé à un autre matériau se dégrade effectivement en milieu biologiquement actif. Trois décisions de fabrication annulent cet avantage : un traitement hydrofuge de synthèse, un vernis pétrosourcé, et un renfort en métal ou en plastique inséparable. Un objet qui cumule les trois n’est ni compostable, ni recyclable dans une filière existante, et il termine en incinération comme un déchet composite ordinaire.

La question à poser au fabricant est donc simple et vérifiable : quels traitements de surface ont été appliqués, et le produit se sépare-t-il en flux homogènes sans outil destructif ? Une réponse précise vaut mieux qu’un logo. Les repères pour lire ces allégations sont détaillés dans nos articles sur les labels écoresponsables du mobilier et sur le label Cradle to Cradle.

Sur le bilan global, deux effets se compensent partiellement. La culture valorise des résidus agricoles qui seraient autrement incinérés ou laissés au champ, et elle ne consomme ni ressource fossile ni métal. En sens inverse, elle exige une stérilisation du substrat et un maintien en conditions contrôlées de température et d’humidité pendant plusieurs jours, puis un séchage. Ces étapes consomment de l’énergie, et l’avantage dépend de sa provenance.

Le facteur qui domine tout le reste reste la durée de vie de l’objet. Un panneau acoustique en place pendant quinze ans présente un bilan favorable. Un objet décoratif remplacé au bout de deux ans ne rattrape pas son coût de production, quelle que soit sa compostabilité. Cette logique vaut pour tous les matériaux, et le mycélium n’y échappe pas.

En Suisse, un objet composite arrivé en fin de vie suit les filières décrites dans notre article sur le débarras de mobilier, le compostage domestique ne concernant que les pièces non traitées. L’OFEV rappelle par ailleurs le principe applicable aux matériaux biosourcés : privilégier la réutilisation à l’incinération, un objet encore utilisable ayant plus de valeur qu’un objet correctement composté.

Il vaut la peine de noter que le compostage n’est pas toujours le meilleur scénario. Un panneau isolant qui reste en place trente ans stocke son carbone pendant trente ans, alors qu’un objet composté le relâche en quelques mois. La biodégradabilité est une propriété utile en fin de parcours, pas un objectif à atteindre au plus vite.

Ce qu’il faut vérifier avant d’acheter

Le marché du mycélium souffre d’un déficit d’information technique, ce qui rend quelques questions précises particulièrement utiles.

Demandez de quel composite il s’agit exactement : quelle fibre, quel champignon, et le matériau a-t-il été tué thermiquement en fin de croissance. Un vendeur incapable de répondre ne connaît pas son produit.

Demandez ensuite la charge admissible et le mode de sollicitation prévu. Une pièce vendue comme assise doit s’accompagner d’une valeur, sans quoi elle relève de l’objet décoratif.

Interrogez la présence d’une âme porteuse et sa nature, parce qu’elle détermine à la fois la solidité réelle et la fin de vie.

Vérifiez les traitements de surface, en gardant à l’esprit qu’un hydrofuge efficace et une compostabilité intégrale sont difficilement compatibles.

Enfin, posez la question de l’usage en pièce humide, sachant que les valeurs d’absorption publiées rendent cet emploi déconseillé sauf démonstration contraire du fabricant.

Ce qu’il faut retenir

Les composites de mycélium sont bien caractérisés depuis 2019, et leurs valeurs les situent clairement : rigidité en compression comprise entre 0,14 et 1,18 MPa selon la fibre et son traitement, densité proche de 135 kg/m³, conductivité thermique de 0,0404 W/(m·K) pour le chanvre, et absorption d’eau de 24 à 30 % après vingt-quatre heures d’immersion.

Ces nombres dessinent un matériau isolant et acoustique performant, léger, compostable s’il n’est ni traité ni hybridé, et inadapté aux fonctions porteuses comme aux ambiances humides. La recherche suisse de l’Empa ouvre une voie différente en travaillant sur le mycélium vivant et sa matrice extracellulaire, avec des résultats publiés sur un film et une émulsion, pas encore sur du mobilier.

Un objet en mycélium bien conçu est donc un panneau acoustique, un luminaire ou un isolant, vendu avec ses caractéristiques et sans promesse de remplacer le chêne. Présenté autrement, c’est le discours qui pose problème, pas le champignon.