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Cuir de mycélium : ce que vaut vraiment cette alternative végane pour les assises

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La réponse en bref

Le cuir de mycélium est une feuille de tissu fongique cultivée, séchée puis traitée pour ressembler au cuir animal. Sur les assises, il tient la route pour un usage domestique normal, à condition d’accepter trois choses. Sa résistance mécanique mesurée en laboratoire reste inférieure à celle du cuir bovin. Sa souplesse et sa tenue à l’eau viennent presque toujours de traitements ajoutés, plastifiants et revêtements polymères compris, ce qui relativise l’argument « 100 % biodégradable ». Et l’offre industrielle est étroite : une poignée d’entreprises produisent à l’échelle, et certaines ont déjà arrêté.

Si vous cherchez une assise végane immédiatement disponible, un tissu technique ou un revêtement recyclé fera souvent mieux pour moins cher. Si vous cherchez une matière expérimentale avec un vrai caractère visuel et que vous acceptez son prix, le mycélium a des arguments. Le reste de cet article détaille les chiffres, les procédés, les acteurs et les précautions à prendre, y compris côté suisse.

De quoi parle-t-on exactement

Le mycélium est la partie végétative des champignons filamenteux : un réseau de cellules tubulaires interconnectées, appelées hyphes, composé principalement de chitine, de glucanes et de protéines. Ce n’est ni le chapeau ni le pied du champignon, mais la trame qui court dans le substrat.

Deux familles de matériaux sortent de là, et on les confond souvent. Les composites de mycélium utilisent le champignon comme liant pour agglomérer des résidus agricoles : cela donne des blocs rigides, utilisés surtout en emballage et en construction. Les matériaux de type cuir, eux, sont constitués presque exclusivement de biomasse fongique cultivée en nappe, au-dessus d’un substrat ou en fermentation liquide, puis récoltée sous forme de feuille. C’est cette deuxième famille qui intéresse les assises. Les deux approches sont détaillées dans notre article sur les meubles en mycélium et le biomatériau lui-même.

La revue de brevets publiée en 2023 par l’équipe d’Elise Elsacker à la Vrije Universiteit Brussel dans Frontiers in Bioengineering and Biotechnology a recensé environ 69 organismes cités dans les brevets du domaine. Les genres les plus fréquents sont Ganoderma, mentionné dans cinq brevets, et Trametes, dans quatre, suivis de Fomes, Fusarium, Pleurotus et Schizophyllum. À l’exception de Fusarium, qui est un ascomycète, ce sont des basidiomycètes, souvent des champignons de dégradation du bois dont la structure hyphale se prête bien à la fabrication de feuilles.

Les chiffres de résistance, sans emballage marketing

C’est le point où les communiqués et la littérature scientifique divergent le plus.

Une revue parue en 2025 dans Environmental and Climate Technologies, signée par des chercheurs de Padoue et de la Vrije Universiteit Brussel, compile les mesures publiées. Pour les feuilles de mycélium testées sur une douzaine de souches, dont Ganoderma lucidum, Trametes versicolor et Fomitopsis pinicola, la résistance en traction se situe entre 1,40 et 8,49 MPa, avec un module d’Young de 1,37 à 8,14 MPa et un allongement très dispersé, de 4,59 à 58,86 %. Les valeurs relevées pour le cuir bovin dans la même comparaison restent nettement supérieures en traction.

Les post-traitements réduisent l’écart sans le supprimer. La même revue rapporte l’essai de d’Errico et ses coauteurs sur des nappes de Schizophyllum commune : un traitement combinant 6 % de glycérol et 0,1 % de glutaraldéhyde fait passer la résistance de 7,8 à 11,1 MPa, l’allongement à la rupture reculant de 15,2 à 14,6 %. Li et ses coauteurs, en réticulant au chrome trivalent, sont passés de 4,5 à 8,4 MPa avec un allongement porté de 20 à 32,7 %.

Ce dernier résultat mérite qu’on s’y arrête. Environ 90 % du cuir animal est aujourd’hui tanné au chrome trivalent, un réticulant que l’industrie cherche à remplacer parce qu’il peut s’oxyder en chrome hexavalent, forme dangereuse et bioaccumulable. Retrouver ce même chrome dans une voie d’amélioration d’un matériau vendu comme alternative écologique montre à quel point la performance et l’empreinte se négocient l’une contre l’autre. Les fabricants sérieux s’orientent vers l’acide citrique, l’acide tannique ou des réticulants d’origine végétale, mais les performances obtenues varient fortement selon la souche et le protocole.

Trois limites reviennent dans la littérature : une nature hydrophile marquée, une stabilité dimensionnelle insuffisante, et une épaisseur qui n’est pas uniforme d’une nappe à l’autre. Aucune norme de production standardisée n’encadre encore le secteur, ce qui rend les comparaisons entre marques difficiles.

Ce que contient réellement une feuille finie

Un point rarement mis en avant dans les argumentaires de vente : les feuilles de mycélium destinées aux assises sont rarement du mycélium pur.

La revue de brevets de 2023 détaille les additifs revendiqués. Des plastifiants maintiennent la souplesse : polyols, glycérol, esters, huiles végétales époxydées, citrates d’alkyle. Des polymères sont introduits en solution aqueuse, dans des proportions allant de 0,1 à 50 % selon les brevets, pour renforcer les hyphes et améliorer la résistance à l’abrasion, la solidité des teintes et la tenue à l’eau. Des revêtements de surface sont ensuite appliqués, incluant des agents de réticulation, des tensioactifs, des antioxydants, des épaississants, des pigments et parfois des retardateurs de flamme. Certains fabricants utilisent des polyuréthanes biosourcés, dérivés d’huiles de soja, de tournesol ou de maïs.

Conséquence pratique pour l’acheteur : la phrase « ce matériau est compostable » ne vaut que pour la nappe brute. Dès qu’un revêtement polyuréthane et des réticulants chimiques entrent en jeu, la fin de vie ressemble davantage à celle d’un revêtement composite qu’à celle d’un déchet vert. La bonne question à poser à un vendeur n’est pas « est-ce naturel », mais « quelle part du poids final est du mycélium, et quelle est la nature exacte de la finition ». Un fabricant qui ne peut pas répondre ne maîtrise pas son approvisionnement. C’est la même logique de vérification que celle décrite dans notre analyse des labels éco-responsables du mobilier et dans notre examen des mousses de canapé présentées comme bio.

Qui produit vraiment, et à quelle échelle

L’histoire récente du secteur est faite d’une montée en puissance et d’un arrêt brutal, la même année.

En septembre 2023, MycoWorks a démarré la production dans son usine d’Union, en Caroline du Sud. Le site couvre environ 136 000 pieds carrés, soit près de 12 600 mètres carrés de surface bâtie, et l’entreprise prévoyait plus de 350 emplois. Sa construction a été engagée en 2022 après une levée de 125 millions de dollars en série C bouclée en 2021. Le procédé propriétaire, appelé Fine Mycelium, est protégé par plus de 80 brevets selon l’entreprise, et produit une matière commercialisée sous le nom Reishi. Parmi les partenaires annoncés figurent Hermès et General Motors.

Pour le mobilier, l’étape décisive date du 9 janvier 2024 : Ligne Roset s’est engagé à acheter une part significative de la capacité de production de Reishi, après plusieurs mois de tests sur des modèles du catalogue. C’est à ce jour l’un des rares engagements fermes d’un éditeur de mobilier haut de gamme sur ce type de matière.

Au même moment, Bolt Threads a mis à l’arrêt son matériau Mylo, également à base de mycélium, faute d’avoir bouclé le financement nécessaire à l’industrialisation. Le projet était pourtant soutenu par Stella McCartney, Kering, Adidas, Ganni et Lululemon. Son directeur général Dan Widmaier a résumé la difficulté en une phrase : la montée en échelle est la partie la plus chère et la plus difficile, et il n’y a pas de raccourci.

Ces deux trajectoires opposées expliquent la situation actuelle du marché : peu de références disponibles, des délais longs, et des prix qui n’ont rien de comparable à ceux d’un revêtement synthétique courant.

Le débat sur l’empreinte carbone n’est pas tranché

Les argumentaires opposent régulièrement la culture de champignons à l’élevage bovin. La comparaison est séduisante mais incomplète, parce qu’elle ignore la consommation du procédé industriel lui-même.

La revue de brevets de 2023 signale un cas révélateur. Une étude financée par MycoWorks conclut que le procédé de croissance d’Ecovative, qui injecte de grandes quantités de CO2 dans la chambre de culture du mycélium aérien, aurait une empreinte carbone très élevée, puisque ce CO2 provient de la combustion de carburants avant d’être relâché dans l’atmosphère. Une étude financée par un concurrent direct n’est pas une preuve, mais elle indique qu’aucune analyse de cycle de vie indépendante et comparable ne fait consensus dans ce secteur. Les auteurs de la revue appellent d’ailleurs explicitement à davantage de recherche financée sur fonds publics.

Ce qui reste solide et vérifiable, c’est le point de départ : le tannage conventionnel consomme beaucoup d’eau et d’énergie et peut relâcher des sels de chrome, des chlorures, des sulfures, des tanins, des huiles et des détergents dans l’environnement. Une voie de production qui s’affranchit du tannage minéral a un intérêt réel. Affirmer qu’elle est neutre en carbone, en revanche, dépasse ce que les données publiées permettent de soutenir. Le raisonnement vaut pour l’ensemble de la famille, comme nous le montrons pour les matériaux biosourcés du mobilier et pour les meubles en liège.

Peut-on l’appeler « cuir » en Suisse

La dénomination pose un problème juridique différent selon le pays.

En France, le décret n° 2010-29 du 8 janvier 2010 est sans ambiguïté : l’emploi du mot « cuir », comme mot principal, comme racine ou sous forme d’adjectif, et quelle que soit la langue utilisée, est interdit pour désigner toute autre matière que celle obtenue de la peau animale par tannage ou imprégnation conservant la structure des fibres. Un fauteuil vendu sous l’appellation « cuir de mycélium » sur le marché français s’expose donc à une requalification.

La Suisse n’a pas d’équivalent direct. L’article 31 alinéa 5 de l’ordonnance sur les denrées alimentaires et les objets usuels donne au Département fédéral de l’intérieur la compétence d’édicter des prescriptions d’étiquetage pour les textiles, mais ce département n’en a pas fait usage. La déclaration de composition et les symboles d’entretien reposent donc sur une base volontaire, gérée par Ginetex Switzerland. Cela ne veut pas dire que tout est permis : l’article 3 alinéa 1 lettre b de la loi fédérale contre la concurrence déloyale qualifie de déloyal le fait de donner des indications inexactes ou fallacieuses sur ses marchandises. Un revendeur suisse qui laisserait entendre qu’une assise en mycélium est du cuir, ou qu’elle est intégralement compostable alors qu’elle porte une finition polyuréthane, tomberait sous cette disposition.

En pratique, la formulation honnête consiste à parler de matériau à base de mycélium ou de matière d’aspect cuir, en indiquant la composition réelle. Si vous comparez plusieurs revêtements avant d’acheter, notre comparatif entre tissu et cuir pour les canapés donne les critères de base à appliquer aussi aux alternatives.

Sécurité incendie : le sujet à ne pas sauter en usage professionnel

Pour un fauteuil domestique, la question reste secondaire. Dès qu’une assise part dans un hôtel, un restaurant, un espace d’accueil ou un bâtiment public, elle change de catégorie.

Les normes européennes EN 1021-1 et EN 1021-2 évaluent l’allumabilité des meubles rembourrés en soumettant l’ensemble revêtement plus garnissage à deux sources : une cigarette en combustion pour la première partie, une flamme équivalente à celle d’une allumette pour la seconde. Le point à retenir est que l’essai porte sur la combinaison, pas sur le revêtement seul. Une nappe de mycélium certifiée sur un banc d’essai avec une mousse donnée ne dit rien de son comportement avec une autre garniture.

Certains procédés brevetés intègrent des retardateurs de flamme dans la couche de finition, ce qui peut aider au classement mais ajoute une famille de substances à documenter. Avant toute commande destinée à un espace recevant du public, exigez le rapport d’essai correspondant à la combinaison exacte livrée. Les exigences applicables et la façon de lire ces rapports sont détaillées dans notre article sur les normes anti-feu du mobilier professionnel.

Entretien : traiter la matière comme un textile enduit, pas comme du cuir

Les gestes d’entretien du cuir animal ne se transposent pas tels quels, et certains produits courants peuvent abîmer la finition.

Le dépoussiérage se fait à sec, avec un chiffon doux ou l’aspirateur à faible puissance muni de sa brosse. Une fois par semaine sur une assise utilisée quotidiennement suffit à éviter que les particules abrasives ne s’installent dans le grain.

En cas de tache, intervenez vite et par l’extérieur de la tache vers son centre, avec un chiffon à peine humide. Le caractère hydrophile du mycélium relevé dans la littérature signifie que l’eau pénètre plus facilement que dans un cuir tanné : mieux vaut plusieurs passages légers qu’un chiffon détrempé. Séchez immédiatement avec un linge sec.

Évitez les nettoyants alcalins, l’alcool, l’acétone, les lingettes désinfectantes et les laits pour cuir contenant des solvants. Ils attaquent la couche de finition, qui est la véritable barrière protectrice. Les crèmes et cires destinées au cuir animal n’ont pas d’utilité ici : elles ne nourrissent aucune fibre de collagène puisqu’il n’y en a pas, et laissent un film gras.

Testez tout produit nouveau sur une zone cachée, par exemple sous l’assise ou derrière un dossier, et attendez vingt-quatre heures avant de généraliser.

Tenez l’assise à l’écart du rayonnement solaire direct et des sources de chaleur sèche. Un mètre de distance d’un radiateur est un minimum raisonnable. L’humidité relative confortable pour un logement, entre 40 et 60 %, convient aussi à ce matériau : au-delà, le risque de développement fongique sur une matière hygroscopique augmente. Nos guides sur le nettoyage et l’entretien du cuir de canapé et sur la rénovation d’un canapé en cuir restent utiles pour comprendre ce que le mycélium ne permet pas : la retouche par teinture profonde n’existe pas ici, puisqu’il n’y a pas de fibre à imprégner.

Erreurs fréquentes chez les acheteurs

Confondre les appellations. Cuir végétal, cuir d’ananas, cuir de cactus et matériau à base de mycélium désignent des produits différents, avec des compositions et des durabilités qui n’ont rien à voir. Le terme « cuir végétal » désigne par ailleurs, dans le vocabulaire des tanneurs, un cuir animal tanné aux tanins végétaux.

Croire que végane signifie sans plastique. Beaucoup d’alternatives au cuir, mycélium compris, comportent une couche polymère. C’est ce qui leur donne leur tenue à l’usage.

Acheter sur la seule promesse de durabilité. En l’absence de norme de production standardisée et de retours d’usage à dix ans, personne ne peut garantir aujourd’hui le comportement de ces nappes sur une assise sollicitée tous les jours. Demandez la durée de garantie écrite sur le revêtement : c’est l’engagement le plus concret dont vous disposiez.

Négliger la disponibilité des pièces. Si la marque du matériau disparaît, comme cela s’est produit avec Mylo, une réparation à l’identique devient impossible. Privilégiez les assises dont le revêtement est déhoussable ou remplaçable.

Oublier la question chimique globale. Un revêtement irréprochable posé sur un panneau de particules émissif ne fait pas un meuble sain. Les émissions de l’ossature comptent autant, sujet que nous traitons dans notre dossier sur le mobilier sans formaldéhyde.

Les questions à poser avant de commander

Quelle souche est utilisée et par quel procédé de fermentation la nappe est-elle obtenue. Quelle est la composition de la finition, et le fabricant peut-il fournir une fiche technique plutôt qu’une plaquette commerciale. Existe-t-il un rapport d’essai EN 1021-1 et EN 1021-2 sur la combinaison revêtement plus garnissage effectivement livrée. Quelle est la résistance à l’abrasion mesurée, et selon quelle méthode. Quelle garantie couvre le revêtement, et pendant combien d’années. Que se passe-t-il en cas de déchirure : recouvrement partiel possible, ou remplacement complet de l’élément.

Un fournisseur capable de répondre à ces six questions par écrit travaille avec une filière maîtrisée. Les autres revendent une matière dont ils ne connaissent pas les limites.

En résumé

Le cuir de mycélium est un matériau jeune, techniquement crédible et industriellement fragile. Ses performances mécaniques publiées restent en retrait par rapport au cuir animal, ses meilleures propriétés viennent de traitements ajoutés qui nuancent son profil écologique, et son écosystème industriel s’est réduit à quelques acteurs après l’arrêt de Mylo en 2023. L’entrée de Reishi chez Ligne Roset en 2024 montre qu’un débouché existe pour le mobilier haut de gamme, à des volumes et des prix qui restent ceux d’une matière rare.

Pour un acheteur suisse, la démarche raisonnable consiste à demander la composition exacte, à exiger les rapports d’essais si l’assise part dans un espace professionnel, et à se méfier des promesses de compostabilité intégrale. Le matériau a un intérêt esthétique et une histoire à raconter. Il n’a pas encore le recul d’usage qui justifierait de le choisir uniquement pour sa durabilité.

Sources

  • Elsacker E., Vandelook S., Peeters E., « Recent technological innovations in mycelium materials as leather substitutes: a patent review », Frontiers in Bioengineering and Biotechnology, 2023 : pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10441217
  • « Mycelium-Based Leather: A Review on Post-Processing Treatments », Environmental and Climate Technologies, 2025 : reference-global.com
  • Direction générale des Entreprises, « Produits en cuir et assimilés », décret n° 2010-29 : entreprises.gouv.fr
  • Loi fédérale contre la concurrence déloyale (LCD), art. 3 : fedlex.admin.ch
  • Fédération romande des consommateurs, sur l’absence d’obligation d’étiquetage textile en Suisse : frc.ch
  • Fashion Dive, démarrage de la production MycoWorks à Union (Caroline du Sud), septembre 2023 : fashiondive.com
  • Communiqué MycoWorks et Ligne Roset, janvier 2024 : prnewswire.com
  • Business of Fashion, mise à l’arrêt de Mylo par Bolt Threads, juillet 2023 : businessoffashion.com